Grande étape transfrontalière reliant la Roya au Saccarello par La Brigue.
Cette étape du sentier RivierAlp s'avère être l'une des plus importantes, surtout d'un point de vue logistique, car elle constitue un point de jonction transfrontalier entre la France et l'Italie. Il s'agit en effet du seul passage prévu pour relier l'axe Limone Piemonte-Menton, au milieu de la vallée de la Roya, à la partie orientale du réseau de sentiers du côté italien, c'est-à-dire vers les sentiers de la mer Ligure, qui débouchent à Sanremo et Imperia.
Il ne faut toutefois pas la considérer comme une étape « secondaire » ou de moindre importance, bien au contraire ! Elle est parfaitement emblématique de cette partie finale des Alpes occidentales, de cette façon de « faire la montagne » et de pratiquer la randonnée sur de longues distances, et ce n’est pas un hasard si elle atteint l’un des sommets les plus importants des Alpes ligures, le Monte Saccarello (2 167 m). À un peu plus d’un kilomètre vers le sud, en partant de l’imposant monument en bronze dédié au Rédempteur qui se dresse au sommet, se trouvent les deux refuges alpins où faire halte : le refuge Club Alpin Italien « Sanremo-T.Gauzzi » et le refuge privé « La Terza ». Les deux bâtiments sont situés à quelques centaines de mètres l’un de l’autre et constituent le point de jonction où l’on décide de se diriger vers Triora et Sanremo (deux étapes), ou vers Imperia (deux étapes). Pour rejoindre le monument du Rédempteur et le sommet du Saccarello, nous entamons le parcours en laissant derrière nous l’imposante gare ferroviaire de style Art nouveau de Saint-Dalmas-de-Tende, qui s’avère être un excellent point stratégique de liaison dans la vallée. Nous passons sous le pont ferroviaire le long de la route nationale et traversons le torrent pour rejoindre la rive gauche de la Roya et commencer à monter le versant en direction de La Brigue grâce à quelques premières rampes raides. Il s’agit d’un parcours connu et apprécié des habitants, qui relie les deux petits villages par un chemin très agréable d’un peu plus de 3,5 km.
Le sentier se déroule en effet presque entièrement sur un léger faux plat, s’enfonçant dans la petite vallée du torrent La Lévensa, affluent de la Roya. Nous passons devant les ruines d’une petite église offrant une vue panoramique sur la vallée en contrebas et atteignons le village par un court tronçon en descente qui débouche entre les premières maisons, derrière la belle collégiale de Saint-Martin, qui mérite quelques minutes de visite. Il faut également traverser le village de La Brigue en levant les yeux pour apprécier les ruelles et les façades élégantes, ainsi que les précieuses portes d’entrée sculptées dans la pierre noire, témoignage historique d’un petit centre habité animé, à la gloire commerciale et pastorale d’antan, né dans une position stratégique, au cœur de conflits territoriaux, dès le Moyen Âge. Nous nous trouvons au cœur de cette zone ethno-linguistique où se reconnaissent les Brigasques, réunis au sein de leur association historique « A Vastera », répartis entre les provinces de Cuneo et d’Imperia, et le département des Alpes-Maritimes. La Brigue (autrefois Briga Marittima) était le centre de cette région, le plus développé et le plus peuplé, qui passa définitivement à la République française restaurée le 12 octobre 1947, et ne faisait officiellement plus partie de la toute nouvelle République italienne.
De l’autre côté du versant, en territoire italien, naît ainsi la commune étendue de Briga Alta, formée des villages de Piaggia, Upega et Carnino, qui, avec ses 38 habitants, est la troisième commune la moins peuplée d’Italie. Sur l’ensemble du territoire, on parle le dialecte brigasque, une variante du ligure apparentée à d’autres variétés de la Val Roya, appelée « Royasco ».
Une étape incontournable de l’excursion est la petite église de Notre-Dame de Fontain, située 4 km plus en amont, après le village. On y accède par une agréable promenade d’un peu plus d’une heure le long du sentier qui longe en grande partie le torrent, connu dans la région sous le nom de Sentier d’Interprétation.
Il est conseillé de la visiter par une belle journée ensoleillée, afin d’apprécier au mieux les chefs-d’œuvre de ce petit sanctuaire isolé, presque caché, plongé dans le calme contemplatif de la région. L'église abrite 220 mètres carrés de peintures, dont une catéchèse qui raconte en 25 fresques la vie de la Vierge et du Christ, œuvres respectivement de Giovanni Baleison et Giovanni Canavesio, peintres piémontais. Le « Jugement dernier », est d’un réalisme et d’une violence expressive incroyables, conçu pour « instruire » les pèlerins analphabètes, venus en pèlerinage dévotionnel jusqu’ici depuis les territoires environnants. Ces fresques incroyables lui ont valu le surnom mérité de « Chapelle Sixtine des Alpes » et attirent en effet de très nombreux touristes et passionnés venus de différentes régions de France et d’Italie.
La petite église offre également la dernière possibilité de s’approvisionner en eau avant d’entamer la véritable ascension. Près de 12 km d’ascension à considérer comme « difficile », car elle présente un dénivelé d’environ 1 300 mètres. Le parcours exige en effet une bonne condition physique et un bon rythme de marche en montagne, mais ne présente pas de difficultés particulières ni de passages techniques. Il offre en revanche à l’œil attentif la possibilité d’observer le changement soudain de végétation, très représentatif des Alpes ligures.
Nous quittons ici une « zone de collines » composée de châtaigniers centenaires, arbre incontournable depuis toujours pour la vie en montagne, connu non sans raison comme « l’arbre à pain », et d’un sous-bois où fleurissent au printemps des anémones, des primevères et d’autres bulbes. La montée vers le Passo della Guardia (1 600 m) voit le mélèze céder la place à un « étage montagnard » classique qui, en hiver, se pare d’un spectaculaire orange vif. Enfin, une « plaine alpine » s'étend une fois les crêtes atteintes près du Monte Saccarello, où la végétation à haut fût disparaît presque entièrement à cause du vent, pour laisser place à des prairies d'altitude, et où il ne sera pas difficile de « tomber » sur des petits groupes d'edelweiss ou de lys martagone. Du point de vue de la faune, il est possible de croiser des passionnés, jumelles autour du cou. Avec un peu de silence, on peut apercevoir des chamois dans les pâturages ou sur les parois rocheuses, ou entendre le sifflement des marmottes, tandis qu'avec un peu de chance, en levant les yeux vers le ciel, il sera possible d'apercevoir l'aigle royal et, encore plus rarement, le gypaète, le géant des Alpes récemment réintroduit dans cette région. Enfin, d'un point de vue paysager, le mont Saccarello est le plus haut sommet de la région de Ligurie, un point géographique crucial qui offre une vue à couper le souffle à 360 degrés sur la France et l'Italie et d'où l'on peut clairement distinguer une partie du tracé de la célèbre Via del Sale. Nous nous trouvons en effet sur une triple ligne de partage des eaux, point de rencontre entre la vallée de la Roya (France), la vallée du Tanaro (Piémont) et la vallée de l'Argentina (Ligurie). Le phénomène du karst a façonné un territoire à l'atmosphère rude mais suggestive, où s'alternent des tours blanches émergeant du vert intense des pâturages.
Après avoir admiré le paysage depuis les pieds du Redentore, sculpture en bronze tournée vers la mer qui, avec son socle, atteint près de neuf mètres de hauteur, nous entamons une dernière demi-heure de marche en descente sur un sentier caillouteux. Nous rencontrons d’abord le célèbre et bien équipé « La Terza », géré par des particuliers, puis, dix minutes plus loin, en continuant sur le sentier, le refuge du Club Alpin Italien « Sanremo – T.Gauzzi », plus spartiate mais accueillant.